J’aurais pu mentir, m’inventer un passé édulcoré, ou bien écrire une nouvelle un peu stylée, un truc rigolo, même un personnage d’une de mes histoires qui aurait pu faire cette lettre à son lui plus jeune.
Mais non. Ce n’est pas moi. Quand j’écris, souvent, mes émotions éclatent et j’ai plutôt tendance à arracher des larmes à mes lecteurs.
Chacun de nous a un passé différent et a vécu une enfance et adolescence plus ou moins joyeuse, mais, pour autant, certains ont traversé les mêmes choses. Pour ma part, ce fût du harcèlement moral au collège. À l’époque, je ne savais pas que c’était ça. J’ai donc vécu une adolescence plutôt compliquée émotionnellement, car j’étais le souffre-douleur de gamins de mon bahut, les populaires… Oh, quand j’y repense aujourd’hui, ce n’était pas bien méchant, comparé à ce que d’autres ont pu subir. Je n’ai pas eu à expérimenter des choses traumatisantes comme dans la série “13 reasons why”, par exemple. Mais, tout de même, ça a laissé quelques séquelles, et ce n’est pas parce que d’autres vivent pire que nous qu’il faut amoindrir le mal que l’on ressent.
Voici donc une partie de moi que je vous dévoile aujourd’hui.
Chère moi,
J’ai beaucoup hésité sur ce qu’il fallait que j’exprime. Il faut dire qu’entre nos onze et dix-huit ans, et même après, tout n’a pas toujours été rose, et notre grande émotivité ne nous a pas aidées. Nous nous sommes pas mal fait marcher sur les pieds, nous nous sommes surtout laissées faire, ce qui a entraîné ce sentiment profond de ne pas être assez bien pour les autres. Aujourd’hui, nous recherchons encore l’approbation d’autrui dans tout ce que nous faisons, nous avons encore peur de l’abandon, peur de perdre les personnes qui nous sont chères, parce que nous pensons que nous sommes facilement remplaçable.
J’ai, du coup, d’abord pensé à te dire de te rebeller. Ces abrutis au collège se moquent de toi ? Laisse glisser. Leur coller un pain serait trop radical, bien que ça les remettrait à leur place, seulement, nous n’en avons pas la force et tu n’es pas une bagarreuse. Mais quand ils prennent un malin plaisir à te rabaisser, à t’enfoncer, ne les écoute pas. Tu vaux mieux que ce qu’ils s’entêtent à te faire croire. Et puis, tu verras, nous ne nous en sortons pas si mal, finalement (si on fait abstraction de nos émotions qui partent facilement en vrille).
Pourtant, quand je nous regarde en photo à l’époque, je me dis que ce n’est pas possible. J’ai presque envie de penser que c’est normal qu’ils se fichaient de nous, quelle dégaine ! J’aimerais te dire d’aller te maquiller en secret dans les toilettes, après que papa t’ait déposée, de mieux t’habiller (oublie donc ces pulls trop larges), de ne pas attendre la fin du collège pour demander à porter des lentilles de contact, de plus ressembler à ces nanas qui te pourrissent. Parce que oui, je me souviens bien du moment où ça a dérapé. D’abord les lunettes de vue, en sixième (bon sang, qu’elles étaient moches), puis l’appareil dentaire, en quatrième. Alors ça, plus les fringues, plus notre grande taille, plus le fait d’être bonne élève, plus une sacrée timidité, plus une nature sensible, c’était du pain bénit pour tes détracteurs.
Mais leur ressembler est-elle la bonne solution ? Non.
Envoie-les chier ! Défends-toi, réponds-leur. Assume la belle personne que tu es à l’intérieur, comme à l’extérieur. Montre-leur que leur venin coule sur toi, que ça ne te touche pas (même si c’est faux). Plus tu montreras ta peine, plus ils continueront à s’acharner. Ne te démonte pas face à eux, parce que de voir que ça t’atteint leur donne un sentiment de puissance qui les alimente. C’est ce que j’essaye de faire comprendre aujourd’hui à notre fille qui se fait embêter par ses copines, parce qu’elle a les larmes faciles. Comme nous, quoi. Plus nous montrons nos faiblesses, plus les autres s’en servent contre nous.
En plus, t’es hyper cool, comme fille. En fait, ils étaient juste jaloux et trop bêtes. Ce n’est donc pas tant que tu devrais devenir comme eux, juste, construis-toi une carapace pour que leurs mots rebondissent dessus et reste toi-même, sans relever.
Le destin a voulu que cela se passe de cette manière. Si tu faisais différemment, nous ne serions pas la femme que nous sommes aujourd’hui (quoi qu’un peu plus de confiance en nous ne serait pas de refus). Nous n’aurions sans doute pas fait les mêmes rencontres en dehors de l’enceinte scolaire, nous n’aurions pas fait les mêmes choses, rien n’aurait été pareil dans notre avenir. Alors, même si tout n’est pas parfait, tout ce qui nous est arrivé avait une bonne raison de se passer ainsi. Je sais, c’est dur. Seulement, si tu fais ce que j’ai écrit plus haut, changer, leur ressembler, peut-être qu’ils arrêteront de te chercher des poux, cependant, notre avenir sera sans doute différent. Chaque chose arrive pour une bonne raison.
Et puis, si tu es l’auteur que tu es aujourd’hui, c’est grâce à ce que tu ressors de ton vécu. Les nouvelles que tu écris, les sentiments que tu décris, la façon que tu as de faire monter les larmes aux yeux de tes lecteurs, c’est grâce à ce que nous avons subi, à nos émotions exacerbées, au fait que nous faisons partie des écorchés.
Sache que ça ira, c’est tout ce que je peux te dire. Dis-toi que ce que tu endures te forgera.
Alors, finalement, peut-être que nous devrions les remercier.
(Non, mais qu’est-ce que je raconte ??? Qu’ils aillent tous se faire…)